L’avenir des cryptomonnaies

Réglementation tiers de confiance

Le 31 janvier dernier s’est tenue à l’Assemblée Nationale une conférence sur les cryptomonnaies et leur avenir, en présence du député Pierre PERSON et d’Assen SLIM, Maître de conférences HDR en économie à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales. Interview d’Assen SLIM.
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A quoi servent les cryptomonnaies aujourd’hui et dans quel cadre sont-elles utilisées ?

Les cryptomonnaies existent depuis 2009. Elles sont nées de la défiance vis-à-vis des banques provoquée par la crise du subprime de 2007. Leur principe repose sur l’élimination de tout tiers de confiance. A cette fin, les cryptomonnaies reposent chacune sur une infrastructure technique spécifique censée générer la confiance en dehors de toute intervention humaine. Cette infrastructure technique se compose d’un algorithme définissant un protocole et les règles d’émission monétaire, une chaîne de block (ou blockchain) jouant le rôle de journal d’archivage des transactions, des nœuds du système contrôlant l’information y circulant, des mineurs chargés d’authentifier les transactions.

Dix ans après la création de la première d’entre elles, les cryptomonnaies existent et ont réussi l’exploit de se démultiplier. On en dénombre désormais 1588, chacune ayant des caractéristiques propres. L’infrastructure technique a montré son efficacité et sa fiabilité. Toutefois, leur sphère circulatoire reste limitée. Les services de paiements en Bitcoin, tels que Coinbase et Bitpay, par exemple, annoncent 89 000 entreprises utilisatrices de leurs services (dont Microsoft, Dell, Bloomberg, Google, Paypal). Le site de vente sur Internet Shopify (sorte d’e-bay du bitcoin) recense 600 000 vendeurs inscrits à travers le monde. En France, il y aurait 401 entreprises acceptant le Bitcoin en 2009, mais il s’agit principalement de vente de services en ligne et non de biens tangibles localisés dans des magasins physiques (http://www.bitcoin.fr/). Les cryptomonnaies souffrent par ailleurs d’une inégale répartition. Ainsi, 0,1 % de tous les portefeuilles créés en Bitcoin détiendraient 62 % des Bitcoins en circulation (Diar, 2018). L’extrême volatilité des cryptomonnaies est un autre problème, qui préoccupe les épargnants et les puissances publiques. Enfin l’empreinte écologique fait l’objet d’âpres débats. La seule infrastructure du Bitcoin consommerait ainsi près de 30,14 térawatts-h par an, soit l’équivalent de la production électrique de quatre centrales nucléaires.

Alors, à quoi servent les cryptomonnaies aujourd’hui ? Premièrement, elles servent à montrer qu’une autre organisation monétaire est possible, sans banques commerciales ni banques centrales. En ce sens, elles rappellent ces acteurs au principe de responsabilité qui parfois leur fait défaut. Deuxièmement, elles procurent de nouveaux moyens de financement des activités et permettent à des personnes ou des projets exclus de la finance traditionnelle de prendre pieds dans la cryptofinance. Enfin, elles ouvrent la voie à de nouveaux outils spéculatifs et à de nouveaux risques associés. Il y aurait ainsi plus de 175 hedge funds spécialisés dans les cryptomonnaies virtuelles et l’un d’eux, Pantera Capital, créé en 2013, a annoncé en décembre un retour sur investissement de plus de 25 000%.


Quel est l’avenir des cryptomonnaies à terme et peut-on imaginer qu’elle se substituent aux monnaies traditionnelles ?

Il y a peu de chance que les cryptomonnaies se substituent aux monnaies traditionnelles. Comme nous l’avons indiqué, leur sphère circulatoire demeure encore trop limitée, ce qui témoigne de leur difficulté à convaincre le grand public. Toutefois, leur caractère révolutionnaire (coûts de transaction nul, rapidité des transactions, fiabilité, simplicité d’utilisation) laisse penser qu’elles coexisteront avec le système bancaire classique et qu’elles pourraient jouer le rôle de valeur refuge, comme le rôle joué par l’or en son temps.

Ce qu’il manque aux cryptomonnaies, ce sont précisément des « institutions ». Leur gouvernance « par » l’infrastructure technique est parfaite. Lorsque des conflits de nature technique apparaissent, l’infrastructure est armée pour trancher et décider. En revanche, la gouvernance « de » l’infrastructure fait défaut. Lorsque des désaccords surgissent au sein de la communauté des cryptomonnaies (développeurs, mineurs, usagers), l’infrastructure technique n’est d’aucun secours. Il manque donc aux cryptomonnaies l’infrastructure sociale qui permettrait de trancher et de décider. Tant que cette infrastructure n’existera pas, les cryptomonnaies ne pourront apparaître comme une alternative sérieuse aux monnaies bancaires.


Quelles sont les perspectives des Blockchains pour le secteur économique et public ?

Au moins deux grandes innovations issues des cryptomonnaies présentent des perspectives de développement hors du champ monétaire stricto sensu.

La première concerne les usages de la Blockchain. La Blockchain fait certes partie de l’infrastructure des cryptomonnaies, mais elle peut aisément en être extraite et servir de support à tout type d’information. On peut imaginer ainsi un grand nombre d’usages possibles : archivage de données du cadastre, de données notariales, des diplômes délivrés, de certificat, de label, etc. L’archivage et la consultation se faisant à des coûts et délais nuls. Mais il y a encore mieux. Depuis 2013 et l’invention des Blockchains dites « infrastructure » par Vitalic Buterin et son Ethereum, on sait qu’il est possible d’y stocker non seulement de l’information, mais aussi des « smart contracts », sorte d’application qui s’exécute automatiquement lorsqu’une série de conditions sont réalisées. A titre d’exemple, si votre avion est en retard et que vous avez souscrit un smart contrat d’assurance, la blockchain l’exécutera automatiquement et vous serez remboursé avant même d’avoir atterri. Le secteur de l’assurance et même le secteur bancaire commence à manifester un intérêt grandissant pour ce type de blockchain infrastructure. On voit d’ailleurs émerger depuis 2018 des blockchains « privées » ou hybrides (appelée de « consortium ») débarrassées de toute référence aux cryptomonnaies et dont le seul usage est de développer les smart contracts. Aucune réglementation n’existe pour le moment sur les smart contracts.

La deuxième concerne les Inital Coin Offering (ICO). Ce sont des opérations de levées de fonds fonctionnant via l’émission d’actifs numériques (des tokens ou jetons) contre des cryptomonnaies durant la phase de démarrage d’un projet. Les ICO permettent de s’affranchir du système classique de Capital-risque (Venture Capital) qui ne finance pas de projets à un stade aussi précoce de développement. Il y aurait eu 3,7 milliards de dollars levés en ICO en 2018 dans le monde (Coinschedule, 2019). Mais, là encore, aucune réglementation n’existe sur les ICO alors même que certaines peuvent se révéler être de vraies escroqueries. Les ICO appellent une action des pouvoirs publics à la bonne échelle (européenne, voire mondiale), la mise en place de mécanisme de contrôle avec la délivrance d’autorisations/visas/certificats, la création d’un label, la prévention du risque via la création d’une structure dédiée à l’analyse des opérations ICO, l’information des parties prenantes et du grand public des risques inhérents à chaque ICO.


Le député Pierre Person nous a annoncé qu’une loi sur les ICO était en préparation pour septembre 2019. La principale avancée portera sur la création d’un label français sur les ICO. Cela ouvre un champ nouveau d’activités pour les organismes tierce partie.


SLIM A, [2019], « Cryptomonnaies et Institutions », Communication au colloque de l’Institut Européen d’études du développement (IEED), Les cryptomonnaies, quel dénouement après leur régulation, Assemblée nationale, Salle Colbert, 31 janvier 2019.